Gerry Adams condamne Londres

Un sérieux retard pour la paix en Irlande du Nord

(from Le Devoir, November 11, 2002)

L’amélioration de la situation politique en Irlande du Nord continue de se faire “au rythme de l’escargot”, et la récente décision de Londres de suspendre l’administration conjointe (protestants et catholiques) qui tente de donner forme aux accords de paix conclus en 1998 est un nouveau pavé dans la mare aux eaux désespérément troubles, affirme le leader du Sinn Féin, Gerry Adams.

“Ce fut une erreur considérable, un geste qui n’a aucun fondement stratégique”, a déclaré hier M. Adams, de passage à Montréal au dernier jour d’une tournée nord–américaine destinée à promouvoir le processus de paix en Irlande du Nord et au cours de laquelle il a notamment rencontré le chargé de mission du président Bush pour la région, Charles Haas, et le ministre canadien des Affaires étrangères, Bill Graham. “Il y a des progrès, et nous cherchons à convaincre les gens qui en ont d’user de leur influence pour qu’il y ait encore plus de progrès”, a–t–il expliqué pour justifier cette série de rencontres.

Le Sinn Féin, partisan de la réunification de l’Irlande et bras politique de l’Armée républicaine irlandaise (IRA, interdite), s’est toutefois retrouvé au coeur des plus récents événements qui ont de nouveau plongé l’Irlande du Nord dans “une crise”, pour reprendre les mots mêmes de M. Adams, dernier épisode en date d’un interminable conflit qui a déjà fait des centaines de morts.

Le 14 octobre dernier, Londres a décrété, pour la quatrième fois de leur courte histoire, la suspension des institutions communes après que les représentants en leur sein des Unionistes de l’Ulster, le principal parti protestant, eurent menacé de démissionner en bloc si les membres du Sinn Féin n’étaient pas expulsés de la coalition. Les unionistes avaient alors fait valoir qu’un membre du Sinn Féin avait été arrêté en possession de documents (une liste de personnes pouvant censément être la cible d’attentats) “pour usage probable par des terroristes”.

Gerry Adams s’empresse à cet égard de souligner que rien n’a été trouvé qui puisse lier son parti à des activités illégales—“mais comme on dit chez nous, vous êtes présumé innocent jusqu’à ce que l’on prouve que vous êtes Irlandais”—, et il affirme que cette affaire fut un vaste coup monté.

“La réalité, c’est que les unionistes ne sont pas capables de composer avec les changements qui ont lieu et avec le fait que la cause républicaine gagne en popularité. Et le gouvernement [de Tony Blair] s’est plié à leurs exigences. Londres n’est pas neutre. Pensez–vous que si j’avais menacé de retirer mes ministres de l’exécutif de coalition, on aurait suspendu les procédures ? Allons donc.”

En tout cas, juge–t–il, ce fut une grossière erreur. “Imaginez, ici au Canada, que quelqu’un de l’extérieur arrive et vous dise comment fonctionner, mieux, qu’il suspende unilatéralement vos institutions politiques. Vous vous soulèveriez contre cela. Or si ce n’est pas bon pour les Canadiens, ce n’est pas bon pour les Irlandais non plus.”

Dans cette longue et pénible marche vers le calme, le Sinn Féin est souvent vu comme le mauvais garçon, du fait de sa position officielle en faveur de la paix (et du retrait total des forces britanniques du territoire nord–irlandais) jumelée à ses liens allégués avec l’IRA, qui observe une trêve depuis cinq ans mais que la police soupçonne toujours d’agir en sous–main. Ses appuis électoraux n’ont toutefois jamais cessé d’augmenter depuis une dizaine d’années et c’est précisément, argue Gerry Adams, ce qui irrite ses adversaires “qui ne veulent pas reconnaître la réalité, à savoir que l’entente de 1998, si elle est respectée, doit apporter de véritables changements”.

Et ils surviendront, ces changements, et la paix s’installera, promet–il. “C’est un processus long et très souvent frustrant, mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Quand on regarde où on était il y a 10 ans, on constate qu’on a fait des pas de géant. Il n’y a pas de formule magique. Il n’y a que le dialogue. Il faut continuer de travailler.”